5 BAGLIN Michel(extraits)

 

23

Je rends grâce aux frontières que l'on passe en clandestin,
premiers pas hors de la cour, vélo volé pour la prime aventure.
A cet autre côté où l'on renaît de se savoir un peu perdu,
tellement livré à l'audace et au possible,
et déjà redevable au coin de rue, au chemin creux conquis,
à la fiévreuse angoisse qui a réveillé les odeurs et les bruits,
d'être vivant.
Terriblement.

24

Je rends grâce au dépôt des locos et à ses herbes folles où paissaient devant la mer
les machines,
à leur respiration cadencée dans la nuit et l'attente
quand j'écoutais du fond de mon lit les essieux résonner sous le marteau
des mécanos,
quand j'imaginais sous les falots l'éclat huileux des bielles et les hommes en bleu de chauffe
enveloppés de vapeur.
Je rends grâce aux roulements de boggies dégrafant les horizons,
aux poseurs de rails qui m'ont donné du rêve à défricher,
à tous les trains poussiéreux que j'ai pris ou ratés et qui m'ont toujours emporté loin de moi
vers un autre moi-même.

Michel Baglin, L’alcool des vents, 2019

Editions Rhubarbe