avoir une ombre
pas une moitié d’ombre
une ombre entière
que l’on projette
là,
bien planté sous son chapeau
les pieds s’accrochant au quai,
laissant les vagues d’amertume s’écraser.

Vivre pour vivre
à plein, à pleins poumons,
traquer dans les poubelles
des nouvelles jaunies
que l’on décape
au savon de l’espoir
laver son linge
qui flotte blanc
et lève l’ancre.

Vivre pour jeter des couleurs
aux façades de l’ennui
à la grisaille des cieux
pour être contagieux.
Tricoter à l’endroit
les mailles d’un chagrin
qui vous met à l’envers
d’un chagrin
qui vous fait
marcher sur les mains.

Peser son pesant d’or
sur une terre ferme
qui donne sa matière
sa matière à tourner
sa matière à penser,
son grain à moudre.
Pleurer pour rire après,
serrer fort les enfants
puis les laisser voler.

Avoir son ombre
une ombre entière
et ne jamais lâcher
la proie.

 

Corinne Lagenèbre, Les armes douces, P.i.sage intérieur 2019