25 LOIVIER CamillePoèmes extraits d'Une voix qui mue de Camille Loivier.

* * *

je ne voyage pas
je rentre au bercail
à la nuit de la serre
— ici je suis née une deuxième fois —
je vais au loin
je retourne au lieu
vérifier les pertes
ce qui reste
il semble que d’une année sur l’autre
le sillon se creuse
on ne peut s’en empêcher

 

* * *

je suis retournée sur les lieux

où j’ai retrouvé l’enfance
le temps avait arrêté de s’écouler

nous venions du passé
nous venions du temps long et de
l’univers clos, nous venions
de l’époque où nos mères sont jeunes et
nous sourient, où nos pères nous
portent sur leurs épaules, il est si
enivrant de voir le monde d’en haut
plus haut, encore plus haut
on vit au ralenti, extrêmement
précautionneux de nos pas
et de nos
gestes

 c’est cela qui m’arrive
je retourne à Taipei
comme dans ma ville natale
c’est donc ma ville natale car
je n’en ai pas d’autre

 

* * *

alors est-ce aussi parce
que la langue chinoise parlée à
Taïwan est ma langue maternelle

la tourterelle que j’entends
le matin dans ce pays de pluie et de bois
où il fait si rarement chaud me fait
fermer les yeux transplantée
dans le campus de Taida où craquètent
les cigales (chan) où la tourterelle
pousse sa note frêle monotone
dans l’été suffocant, je me lève du banc
de bois sous les eucalyptus desquamés
je me dirige vers la petite boutique pour
acheter quelques cahiers de biologie
dans lesquels j’écrirai mes premiers mots
entendus

 

* * *

j’ai appris la langue chinoise comme
une langue silencieuse je ne cherchais
pas à parler j’ai fui la langue de mes pères
et mères vers d’autres mais
aucune ne disait ce que je pensais
j’ai cherché une langue
qui ne se parle pas, qui se caresse seulement
qui se retient aux branches, j’ai vu
les caractères d’écriture comme des
consolations à mes paroles rentrées
— il existait une langue pour elles —
une langue qui accepte donc que l’on
soit muette que l’on ne puisse parler
qu’à soi-même à voix basse